Culture

Public du Théâtre du ChateletPublic du Théâtre du ChateletTrois coups sont cognés sur le sol. Les lumières allumées s’éteignent. Les retardataires arrivent. Lumière sur la scène. Silence se fait. Le spectacle commence.

Le théâtre, comme tout autre spectacle, est composé d’une multitude de codes que les spectateurs ont en tête et qui, de façon inconsciente, suivent à la lettre. Tentez de répondre à un acteur qui s’exclame envers le public dans une pièce tragique, et vous verrez bien sûr tous les autres spectateurs lui faire des yeux aussi noirs qu’un café de Thierry Ardisson tentant d’arrêter la cocaïne. Maintenant, faites pareil avec un comique qui pose une question au public. D’une vous pourrez peut-être faire le public. De 2, l’artiste pourra même vous remercier.

Nous avons tous des références qui nous aident à savoir comment nous conduire devant un spectacle.

Noir sur la scène. Silence inquiétant. Est-ce fini ? Une première personne applaudit. Le reste du public suit. Lumière sur la scène. Les acteurs saluent. Une première personne du public se lève pour montrer sa jouissance et continuer à applaudir. Standind ovation. Les acteurs remercient la régie d’un salut de main. Puis partent de la scène. Pourtant, le public continue son acclamation. Les acteurs reviennent, puis repartent. Puis reviennent. Puis repartent. Le manège peut durer longtemps si la pièce fut un chef-d’œuvre. Ralentissement des applaudissements. Le public se parsème. Les débats commencent.

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altaltAujourd’hui mesdames et messieurs, je suis allé voir... un one-man show. Le principe connu de tous : un mec seul sur un plateau qui nous fait rire sur ces petites choses de tous les jours, si anodines que nous avons oublié d’en rire : La fameuse belle-mère aussi désagréable qu’un tourne vis cruciforme planté dans l’appendice ; les cadeaux pour la fête des Mères faits mains par les petits qui ont la chance d’apercevoir, d’effleurer la joie qu’ont tous ces petits Chinois et ces petits Pakistanais à confectionner leurs magnifiques baskets qu’ils auront détruits au premier football dans la boue un week-end de pluie dans un stade municipal que ces enfants chinois ne verront jamais ; ou encore le problème existentiel dans les campings nudistes : À quoi bon dire « je t’aime » pour un homme lorsque la prétendante peut tout simplement voir cet amour si passionné et si tendre à travers l’érection jaillissante du campeur suave.

 

Donc je m’installe dans la salle 4, petite mais pas tant, du théâtre Le Palace. Une jolie femme en T-shirt jaune me montre les places restantes où je pourrai poser mon postérieur et mon corps de festivalier alourdi par la chaleur.

 

Je vous l’avoue chers auditeurs et lecteur chéris par moi et apparemment dédaigné par le reste de mon équipe d’après les multiples invectives lancées par mes collègues à votre égard lors de soirées déguisées au thème évocateur « 1 plume dans le cul peut en cacher une autre », je vous l’avoue, les 15 premières minutes m’ont fait peur pour le reste de la pièce. Malgré une bonne énergie, j’y voyais trop de manières, et pas assez de finesses dans ce texte un peu poussif. Certes je souriais. Mais j’attendais impatiemment mon premier éclat de rire. Ça manque de cadence, et il y a dans ce qu’on appellera des Punchs Line 1 seconde parfois en avance, 1 seconde parfois en retard.

 

Puis, après ces 2-3 premiers sketches, vint un Alex plus fin, plus drôle, avec un texte plus construit et un jeu plus minuté. Il joue ou nous parle à la suite des boites de nuit, lieu qui semble être une source d’inspiration inépuisable pour ces comiques fêtards mais mal à l’aise ; un candidat de télé-réalité ; une vieille baby-sitter totalement bourrée ; et enfin les personnages de films d’horreur aux codes préétablis : un noir qui meurt en premier une blonde au bonnet 90E pour signifier 90 Millions d’Euros au Box office, une brune un peu plus judicieuse que la blonde, mais bon pas trop non plus, et un geek dont la tête remplie de boutons pourrait être une jolie pièce à la Foire internationale d’Art Contemporain.

 

Les sujets semblent avoir été mille fois abordés par d’autre artistes. On retrouve bien sûr dans cette vieille tati bourrée un peu du personnage de Chouchou créé par Gad Elmaleh. Et que dire de la boite de nuit qui nous rappelle également celle imagée par Gad Elmaleh dans son spectacle L’Autre c’est Moi.

 

Malgré ces ressemblances, Alex amène tout de même une patte et une tonalité personnelle à ses personnages. Un tempo minuté est à régler en début de spectacle, et quelques blagues vaseuses et éculées sont à bannir (et quand je dis « éculés », je ne veux pas dire « éculéééééé » avec l’accent marseillais de notre animateur préféré Romain Borelli. Éculé signifie « sans originalité », bande de béotiens incultes). Mais ceci fait, Alex pourra à mon avis très prochainement faire sa crise dans une salle plus grande.

 

Alex a-t-il du talent ? Oui. Cette pièce m’a-t-elle plu ? Oui. M’a-t-elle subjugué ? Non, pas à ce point ! Point final.

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Un homme statueUn homme statueLes troupes ont maintenant joué leurs premières, le public est dans les rues, la ville est couverte de mille affiches : Le festival d’Avignon 2014 est lancé. Sur la place du palais des papes je reste figé. On me regarde, on m’observe, J’intrigue. Par mon costume argenté, assorti à mon teint métallique j’attrape les regards de mes spectateurs. « Maman regarde » s’écrit un enfant : «C’est un vrai monsieur ? ».


Je meurs de chaud et pourtant je reste de glace, immobile autour d’une ronde d’appareil photos venant des 4 coins du mondes. J’observe les petits passants causé : « On va être en retard ! Dépêchez-vous ! On va rater le malade imaginaire ! » ; « Je ne sais pas ce que c’est mais ils ont une belle affiche ! C’est à qu’elle heur ??? » ; «  Tiens lui je le connais ! Il ne joue pas dans cette série-là sur M7 ? » ; « Bonjour venez voir le songe d’une nuit d’été, une pièce de William Shakespeare, tous les jours à 22h au collège de la salle ». Tant de phrases que j’entends et que je réentendrais de nombreuses fois durant ce mois de juillet. Tiens, Une passante met une pièce dans mon chapeau ! Je peux enfin animer mes muscles engourdis. Très lentement j’enclenche la machinerie de mes articulations avec de petits à-coups saccadé. Mon engrenage mécanique amuse ma jolie spectatrice qui m’offre un charmant sourire que je voudrais lui rendre. Mais voilà, déjà mes mouvements se bloquent et de mes extrémités jusque à mon tronc je me fige. Car oui j’ai pour théâtre tout Avignon. Je suis le plus libre des artistes car chaque petite ruelle peut devenir mon plateau de jeu. Pas besoins d’éclairage le soleil me suffit, il fait brillait mon maquillage d’un gris miroitant. Personne ne regarde mon spectacle en entier, seulement des extraits. Mais contrairement aux autres artistes j’ai des avantages ! Pas besoins de mille affiche agglutiné sur chaque parcelle de mur : Moi je suis un propre panneau de publicité. Pas besoins d’aller chercher les gens pour venir voire mon spectacle : ils y assistent déjà. Les rayons lumineux s’apaisent et ma peau brulante est soulagé de tant d’UV que mon épais maquillage n’a sut arrêté. Mais voilà que une larme venant du ciel vient se poser sur mon avant bras. Une deuxième viens éclabousser le bout de mon nez, et seconde après seconde toutes ses soeurs tombent des nuages viennent plonger sur cette place sans ce soucier de moi. Les gens s’affolent, et s’abritent sous leurs programmes théâtrale, oubliant toute la liste de spectacle qu’ils avaient soigneusement réfléchi et minuté. La place est presque vide. Je reste seul. M’animer soudainement et courir me mettre à l’abris ? Non, non le spectacle doit continuer ! Il ne faut jamais briser l’illusion tant qu’un regard est encore sur cette place. Je suis le chef d’orchestre d’une magie dans les yeux d’enfant des passants et j’ai le devoir de garder mon rôle coute que coute. Mon nez me gratte. Des petites fourmis parcourent l’extrémité de mon roc, mon cap, de ma péninsule. Mais cette démangeaison je la connais. Et comme tous les jour la patience sera le seul antidote pour guérir ce mal qui me prend. Mais déjà la nuit se couche et tire pour moi le rideau de cette longue représentation. Doucement je m’anime et me métamorphose d’automate à simple comédien. Je ramasse le petit salaire de ma performance et rapidement je rentre ôter ce costume qui devient jour après jour une seconde peau. Moi qui ai rester immobile durant toute la journée je n’ai en tête que de retournée à cette état mais cette fois entre les doux bras de Morphée. Je vous quitte cher festivalier, et surtout n’oublié pas que dans le silence et l’immobilité un spectacle peut se cacher.

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altalt

Le 20 janvier dernier, l’équipe d’#ArtyShow faisait le mur et consacrait son deuxième numéro aux arts urbains. Emmanuel Serafini, passionné de danse, dirige le CDC - Les Hivernales en favorisant le contact avec les artistes ainsi que la rencontre entre les différents publics. Il ouvre ce lieu à de nouvelles thématiques et va au-delà de la représentation classique de la danse.    

Vous pouvez retrouver l’interview ici :    http://www.mixcloud.com/radiocampusavignon/artyshow-un-artichaut-dans-la-ville-radio-campus-avignon-20012014/

 

Une fois l’émission terminée, la discussion continue…

Dans nos précédents entretiens, nous avons beaucoup parlé de la place du participatif dans les différentes pratiques artistiques. Comment naissent les projets développés avec les avignonnais, aussi bien intramuros qu’extramuros ?

 

En général, cela vient surtout des artistes quand ils ont envie de rencontrer le public. Nous, en tant que centre de développement chorégraphique, on est une sorte d’intermédiaire. On met en relation les gens. Par exemple, le collectif avignonnais 2 temps 3 trois mouvements, ils ont un projet participatif dans lequel ils ont l’intention de faire danser des amateurs qu’on a auditionné. Il y a eu plusieurs cycles d’audition et là il y a une quinzaine de personnes qui ont été sélectionnées. Ils vont se retrouver sur le plateau pendant le spectacle.

Ça, ce sont des choses que l’on fait à partir d’un projet artistique et d’une équipe qui a envie et ce désir. Nous, on peut être demandeur de ce type de rencontre parce que nous ne sommes pas des artistes mais des intermédiaires.

 

Des médiateurs, en quelque sorte...

 

Voilà, des médiateurs. Le mot est juste. On permet des rencontres de cette nature. Je suis très volontaire par rapport à ça. Je trouve que c’est important, on vient de l’éducation populaire et des pratiques amateurs et on continue à entretenir cette mise en relation des artistes avec le public, les spectateurs.

Encore une fois c’est lié avec ce nouveau projet du collectif 2 temps 3 trois mouvements qui nous a accompagné. Si les artistes n’ont pas ce désir de participatif, il est difficile de l’imposer. Par contre, on essaye de créer des émulations entre des enseignants qui ont des rapports avec des individus. Par exemple, on a un projet qui s’appelle Tendance et qui mène à un Festival qui s’appelle La danse, c’est classe et qui forme des professeurs d’école maternelle à la danse pour créer des spectacles de danse avec les enfants.

 

Le mois dernier, nous avons accueilli Thomas Bohl qui a fait une exposition avec vous. Est-ce que vous comptez renouveler ce genre d’action ?

 

Oui, on expose encore actuellement Thomas sur la façade du CDC. Je l’ai rencontré sous un pont en train d’installer une street exposition, une série de photographies de portes à Monclar. Je l’avais déjà repéré dans Avignon et vu ce qu’il faisait. Je trouvais ça toujours très beau, j’étais intrigué par sa démarche. On a mis en place un projet d’insertion professionnel pour des jeunes (appelé Banlieue) de manière à ce qu’il puisse pratiquer la photo à partir des répétitions de spectacles qui se passent au CDC. Notre mission c’est essentiellement d’inviter des artistes à répéter leurs spectacles, à présenter leurs créations aux jeunes photographes. Ces ateliers sont animés par Thomas. Ils prennent des photographies de ces répétitions, puis il y a tout un travail de lecture photographique qui se met en place : tirages, expositions etc. Si vous passez rue Fabre à Avignon, vous verrez le travail effectué avec Thomas (ndlr : L’exposition s’appelle « Déclenche ! » sur la façade de la BNP Paribas). On aime beaucoup cet artiste, il est très fort.

 

Si vous pouviez-nous parler des partenariats que vous développez en ce moment, lequel choisiriez-vous ?

 

On vient de décrocher le partenariat avec France Télévision et Récital 40 qui vont venir filmer nos spectacles en direct pour la Culture Box, leur Web TV. On va avoir sept spectacles des Hivernales qui vont être transmis en direct. Nous serons en direct sur France 2 quasiment le lendemain de sa captation dans nos locaux. C’est un gros projet pour nous qui nous permet d’avoir une grande visibilité. Vous trouverez nos autres partenaires sur le site internet du CDC – Les Hivernales ( ndlr : http://www.hivernales-avignon.com/). Il y en a trente dont la Scène Nationale de Cavaillon, la Chatreuse de Villeneuve-lez-Avignon, la Maison Jean Vilar, l’ISTS etc.

 

 

Juste un dernier mot, pour les auditeurs qui ont raté l’émission, comment vous aimeriez résumer ce moment avec nous ?

 

Je trouve ça super, il y a un ton très libre et qui est incomparable avec toutes les radios que l’on peut écouter. Je me souviens d’une émission ici avec vos collègues, un 14 juillet, dehors, en plein air avec un magnifique petit billet d’humeur sur un de vos confrères d’Angers. Extrêmement drôle, piquant. C’est important de garder une forme de liberté, d’indépendance et de traiter de sujets que tous les médias ne traitent pas. Quand on vous écoute, on sait que l’on va entendre des choses nouvelles qui annoncent l’avenir, des sujets qui vont intéresser la jeunesse.

 

Prochain rendez-vous au CDC le 27 janvier à 18h30 pour la présentation de la nouvelle présentation de la 36e édition des Hivernales. C’est ouvert à tous ! A la fin du Festival, on aime bien faire un débriefing avec les spectateurs qui s’appelle les lundis au soleil. On a fait la retranscription de cette journée avec tous les membres de Radio Campus Avignon de 17h00 à minuit. C’était très sympa. 

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Le 23 décembre dernier, Thomas Bohl était notre invité pour « La première fois » de l’émission #ArtyShow. Photographe social, il place au cœur de son travail les questions de démocratisation en favorisant un lien fort et durable avec les populations qu’il met en valeur dans tous ses projets. 


Une fois les micros coupés, la conversation continue…

alt(c) Nadia SlimaniThomas, ton photographe préféré ?

Question difficile… Il y en a un qui se dégage c’est Sebastião Salgado dont le travail est exposé en ce moment à Paris (ndlr Exposition Genesis à la Maison Européenne de la Photographie jusqu’au 5 janvier 2014). Il vient de sortir un livre qui retrace son travail sur quinze ou vingt ans. Il est parti à la rencontre de la planète, d’où le nom Genesis. Il y a aussi bien des photos de populations qu’on a l’habitude de dire « primitives », de peuples premiers en fait, des populations au cœur de l’Amazonie, au fin fond de l’Afrique. Il a travaillé sur des photos extraordinaires de moments de famille par exemple, des photos magiques. Il n’y a que du noir et blanc, un noir et blanc très profond. Il fait partie de ces gens dont on reconnait le style. Réussir à faire ça en tant que photographe, c’est pas rien. Réussir à être reconnu entre mille, ça veut dire que tu as quelque chose. Même si il y en a plein d’autres, Salgado fait partie des grands que je respecte beaucoup.

Parle-nous de projets qui te tiennent à cœur…

En ce moment je travaille beaucoup avec un dispositif qui s’appelle le Pôle Jeunesse, dans le cadre d’une association avignonnaise. Tous les six mois, on crée deux expositions. Je travaille en général sur deux lieux en même temps. J’ai eu la chance de travailler à la Maison pour tous de Champfleury et en parallèle au Centre Social Culturel l'Espélido à Montfavet avec des gamins de 12/14 ans. A Champfleury, ça faisait trois ans que je bossais dans le quartier. J’ai eu envie de changer cette fois et d’emmener les enfants en ville […] Il y a quelque chose d’intéressant qui s’est passé ces derniers temps, c’est que le collège du quartier Monclar a fermé, ça a fait grand bruit mais il n’empêche que maintenant les gamins de Monclar ils viennent tous les jours au collège Mistral qui est en ville. J’ai pu travailler en photo sur ça : la relation entre les « p’tits arabes » qui arrivent de Monclar et les commerçants du centre-ville. Ce projet en ce moment à la Maison pour tous de Champfleury s’intitule « Les mains de la République », dont on a parlé dans l’émission. En parallèle à l’Espélido à Montfavet on a aussi travaillé sur les mains mais histoire de dire qu’il ne faut pas toujours se prendre au sérieux, on a créé un projet qui s’appelle « Les Mains de jardins » (rires). L’idée était d’avoir un thème commun entre les deux groupes, celui des mains. A l’Espélido ils ont un projet très intéressant où ils ont fait des jardins collectifs, comme à l’époque les jardins ouvriers, chacun a son petit bout de terre… Une vraie belle initiative et je me suis dit qu’on irait travailler sur les mains des jardiniers, d’où le jeu de mots facile, « mains de jardins ». Là par contre on sera dans une exposition sûrement plus classique : tirages photos, cadre…  alors qu’à Champfleury on est sur du collage, du street art. Ça sera une première dans le quartier parce que ça ne se fait pas trop… C’est pareil, c’est une histoire de… C’est du temps, ça fait de nombreuses années que je travaille avec la Maison pour tous, on se connait bien donc ils me font confiance et peut-être ils vont me permettre de faire ça. C’est aussi ça… On parle ce soir des « premières fois », y a aussi cette idée dans l’art de « durée », si tu veux pousser la chose, il faut s’inscrire dans le temps, que ça soit en tant que pratique mais aussi en tant que publics. Les gens des quartiers, maintenant ils sont habitués à voir des expos photos, ce qui n’était pas le cas avant, et du coup on arrive à des moments où le gamin sait que le parcours va se terminer et demande si il peut s’inscrire pour l’année prochaine. C’est la preuve qu’on a semé des graines.

Il y en a beaucoup qui demandent à revenir ?

On a fait un truc extraordinaire, pendant les trois premières années du Pôle, on a marché sur un cycle de trois ans puis sur un cycle de deux ans. Sur le cycle de trois ans, dans le centre social, on a gardé le même groupe du début à la fin, huit gamins de 12/14 ans, et c’était la première fois que sur un projet  mené par le Pôle, ça réussissait. Je ne sais pas pourquoi, parce que c’est dur d’avoir des gamins sur du long terme. Ils font tous du foot, du rugby, ils partent de temps en temps en vacances : ils font autre chose à côté. Est-ce que l’appareil photo est vraiment un vecteur qui parle aux jeunes ? Je crois que oui quand même. Et pour ne rien vous cacher, comme on se disait tout à l’heure, c’est vraiment des moments où on se fend la bouille (rires). Y a toujours des photos des coulisses dans les expos qui montrent les gamins en train de délirer en faisant les photos…

Du coup, il y a une dynamique qui s’est créée autour de ça…

Oui il y a une vraie dynamique. Maintenant les gamins demandent  et les grands-frères parlent aux petits-frères, aux petites-sœurs… Petit à petit ça se développe. Les expos auront lieu toutes les deux au mois de janvier et ensuite je repars sur deux autres centres-sociaux, un projet à la Croix des oiseaux (qui d’ailleurs avait un projet où des gamins de la Croix des oiseaux et de la Rocade sur le même lieu) et après un autre projet avec la Grange d’Orel, où l’année dernière on avait un projet qui s’appelait « Mots de quartiers ». « Mots » pour encore une fois faire un jeu de mots avec les « maux » de quartiers dont on parle plus souvent. Là l’idée c’était, dans ce recueil de paroles, de demander aux gens « Votre quartier, c’est quoi ? ». Au début quand on a commencé, ils nous disaient tous « c’est sale, c’est moche ». Dès qu’on a eu ça, on s’est demandé ce qu’on apportait de neuf : rien. On dit toujours les mêmes banalités que d’habitude. : « le quartier c’est sale, c’est moche, ça craint… ». Et donc on est allé demander aux gens « Qu’est-ce qu’il a de bien ce quartier ? ». Du coup on s’est retrouvé dans complétement autre chose parce que les gens étaient obligé de réfléchir, de se dire « mince, qu’est-ce qu’il a de bien ce quartier ? ». On a des choses qui sont revenues : « Solidarité » est beaucoup revenu, « fraternité », « convivialité », et en fait toutes ces choses qui sont vraies. Sauf que des fois plutôt que de regarder d’un œil positif, on regarde d’un œil négatif, plutôt que de dire que son quartier est convivial, on va dire qu’il est sale. C’est un point de vue, et là c’est le photographe qui parle, il suffit de se déplacer pour regarder différemment. Mon travail c’est aussi ça, c’est essayer de faire que les gens se parlent, que peut-être on se rende compte qu’il y a plusieurs points de vue possibles, et que les gamins sont vecteurs de plein de choses. C’est l’avenir, la jeunesse mais c’est aussi le lien avec la maison.

En captant les enfants, est-ce que tu arrives aussi à capter les parents ?

De temps en temps oui, ils viennent aux expos, parce qu’ils sont fiers. Quand il y a des expos ils viennent à plusieurs. Aux Hivernales (ndlr : Thomas Bohl est associé au dispositif Déclenche ! porté par le CDC – Les Hivernales http://www.hivernales-avignon.com/festivals/l-ete-au-cdc-particulierement-danse-/expositions/), il y a eu quelque chose d’extraordinaire à être en intramuros, à être exposés, c’était incroyable. J’ai vu des jeunes de 20 ans prendre la main de leur père et dire « Regarde papa, ça c’est MA photo » et ça me parle. Moi j’ai 34 ans, mes parents sont à Châlons, c’est loin d’ici, j’aimerais qu’ils soient là plus souvent. C’est important les parents, c’est eux qui nous ont fabriqué, tout ce que je fais ça vient beaucoup de chez eux, on veut qu’ils soient fiers. Avec les enfants y a un peu de ça, amener les parents […] Ma femme est professeur d’alphabétisation et elle travaille beaucoup dans les quartiers, on fait le lien… Elle elle s’occupe des parents, et moi j’ai les gamins, elle parle des expos aux mamans, et elles viennent après et puis après il y a beaucoup de réseaux. Je travaille beaucoup avec les associations de préventions, dans les établissements scolaires et mon passé d’éducateur fait que je connais assez les familles, tout se mélange maintenant. Mais encore une fois on est sur une histoire de durée. Ça fait dix ans que je suis là, dix ans que je travaille avec les gamins. Il y en a que je retrouve maintenant en photos en tant qu’ados que j’ai eu tout petit en centre aéré. Ça aussi c’est intéressant parce que les gamins ont cette notion du long terme, les relations humaines marchent comme ça. C’est bien de faire plein de choses partout mais s’investir dans un lieu sur du long terme c’est extraordinaire, vraiment c’est d’une grande richesse.  […] On aimerait que ça fasse plus venir les familles bien sûr, parce que ce n’est pas simple, après il y a des parents qui ont suivi dans le sens où ils ont acheté des appareils photos à leurs gamins. Ce n’est pas rien, pour moi c’est magique, quand la gamine elle vient me voir et qu’elle me dit « Thomas, cette fois à Noël j’ai demandé un appareil photo et ma mère est d’accord », c’est très fort. Je n’ai pas la volonté de créer des « artistes », moi-même je me considère comme un photographe, comme quelqu’un qui raconte. « Artiste » est un mot dans lequel on peut mettre un peu tout. Là ce qui m’intéresse c’est que les gamins fassent des photos chez eux […] qu’ils se construisent des souvenirs. La photo c’est aussi ça, c’est les souvenirs. Je suis d’une génération où on passait des heures dans les cartons à regarder les photos de famille et ça j’ai pas envie que ça s’arrête. C’est pour ça que je milite pour la photo papier, parce que le disque dur ça crame, c’est pas pareil. J’essaie d’imprimer le plus de photos possible pour les gens, pour les gamins et leur dire de le faire… […] L’argentique c’est vraiment autre chose par ce rapport au temps. Ça correspond à l’époque, aujourd’hui on est dans une société où on veut tout tout de suite, il faut toujours plus de débit. Avec l’argentique on est complétement à l’opposé. Il faut prendre son temps et ça c’est extrêmement important. Il faut pas oublier ça, ça fait partie de ce qu’on dit pendant les ateliers. Les gamins au début je les laisse faire, et après je rigole. Ils ont des argentiques seulement quand je propose des ateliers sur du long terme, et que les gamins « méritent » d’avoir accès à l’argentique (rires). Je le dis comme ça exprès mais en termes de coût c’est déjà beaucoup plus dur parce qu’effectivement ça coûte cher l’argentique.  Les associations avec lesquelles je travaille n’ont pas forcément les moyens. C’est un cadeau qu’on leur fait. J’ai fait ça avec deux groupes seulement pour l’instant. On les mettait en labos, on a développé les photos en chambre noir… Il faut prendre son temps.

Comment penses-tu qu’on peut amener les gens vers la photo ? Tu aurais un exemple d’un projet ou d’artistes ?

JR pour moi reste un grand démocrate de la photo. Il fait des projets qui ont du sens, on peut le critiquer, de toute façon dès que les gens accèdent au succès on les critique. Mais là pour le coup il n’y a pas de raison, sans le connaître personnellement, ce mec fait du bon travail, et surtout il fait un travail qui est extrêmement visuel, qui plait au regard de beaucoup de monde. Il est vraiment dans la démocratisation de la photo pour les masses, il fait des projets avec vous et moi. Les autres se retrouvent dans ce qu’il fait. Ce qui est fort c’est que ses projets ce sont les gens qui se les accaparent. Vous avez peut-être vu à Lyon pour les 30 ans de la « Marche des beurs », ils ont recouvert une rue entière de portraits (ndlr : http://www.youtube.com/watch?v=tAXI8WpulX8). C’est magique. Il a fait des projets partout dans le monde et pour moi c’est un des mecs qui rend l’accès à la photo un peu plus facile. Il faut bien sûr aussi s’intéresser à ce qui s’est fait dans le passé, les premières références en photos, Nadar… Il faut pas se passer de regarder dans le passé, c’est rare d’inventer quelque chose. On reprend des choses qui ont été faites, il y a des histoires de mode, oui on fait des nouvelles choses mais c’est jamais vierge au départ. Faut s’intéresser, à Cartier-Bresson parce que c’est un magicien. En photos couleurs, je suis moins branché mais y a Steve McCurry qui fait des portraits incroyables, qui font tomber par terre (ndlr : Steve McCurry est l’auteur d’une des photographies les plus connues de tous les temps : « Afghan girl » prise en 1984 http://www.inandout-blog.com/wp-content/uploads/2010/07/steve-mccurry.jpeg). Ils sont tellement nombreux… Cartier-Bresson, je garderais McCurry et JR en termes d’accès facile à la photo.

On voulait revenir sur une « mode » que l’on retrouve beaucoup sur des sites en ce moment, des amateurs qui se racontent à travers la photo. On prend l’exemple de cet homme qui après avoir perdu sa femme a reproduit des photos de son couple avec sa fille pour lui rendre hommage (http://leplus.nouvelobs.com/galeries-photos/1085718-photos-apres-la-mort-de-sa-femme-il-refait-des-photos-de-mariage-avec-sa-fille.html) ou des gens qui reproduisent leurs photos d’enfance…

Oui ça se fait beaucoup ça, c’est un vrai courant ça rejoint un truc éternel : « c’était mieux avant ». […] Ces gens parlent d’eux. Ca rejoint aussi cette histoire d’Internet, de réseaux sociaux, tu as la possibilité de parler de toi et d’avoir un public que t’avais pas avant. Quel était l’intérêt avant de faire des photos comme ça ? Là maintenant les gens les montrent, c’est là où ça change. Tout le monde devient un peu « artiste ». Y a plein de nouvelles pratiques, c’est ça qui est fort…

Question transmission… Tu apprends à tes enfants à prendre des photos ?

J’ai deux filles de 4 ans et demi et 1 an et demi et la grande a son appareil photo depuis qu’elle a 3 ans. C’est un petit Lumix baroudeur ce qui fait qu’il peut tomber (rires), il peut aller sous l’eau. Dans les ateliers que je mène avec les gamins y a une seule règle : la sécurité, je mets la sangle ou la dragonne. Ma fille quand elle a eu son appareil photo à son anniversaire, déjà il y avait cette fierté, « j’ai mon appareil photo comme papa » […] Aujourd’hui à  4 ans et demi elle fait des meilleures photos que certaines personnes que je connais. Et la petite, elle les voit, en ayant comme on disait au début, cette culture. On parlait de culture : on est tous dans des cultures.

Interview avec Thomas Bohl, photographe social et photojournaliste – Laboratoire de Photographie Sociale et Populaire – Avignon – Mail : Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

Cette discussion a suivi l’émission #ArtyShow la première fois, diffusée le 23 décembre 2013 de 18h à 19h. A écouter en intégralité ici :

http://www.mixcloud.com/radiocampusavignon/artyshow-la-première-fois-radio-campus-avignon-23122013/

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